Retrouvez aussi le Festival d’Avignon 2010 avec Eleonor Zastavia en ligne sur LEBRUITDUOFF
La mauvaise polémique cache un serpent venimeux
Et voilà ! Une de plus ! Comme chaque année depuis que le Festival existe, une nouvelle polémique enfle sur Avignon. Ce 64e Festival n’échappe pas à la règle, donc, et suscite toutes les controverses. Rien de très neuf sous les remparts : Anciens contre modernes, tenants d’un théâtre de répertoire contre partisans d’un théâtre défricheur et novateur, ouvert, trans-disciplinaire, traversé de tout ce qui fait notre post-modernité… Le fait est que les deux spectacles de la Cour, n’ayant pas été vraiment à la hauteur des espérances, cette programmation 2010 a amplifié les critiques usuelles, et les défenseurs nostalgiques d’une vision “classique”, toujours prompts à se dresser contre la contemporanéité, rempilent de plus belle, quelques “arguments” de plus , pensent-ils, dans leur besace…
Il se trouve que l’un des spectacles qui a le plus souffert de la critique, voire de l’anathème, est bien le représentant d’un théâtre à “l’ancienne”, un texte classique dans une mise-en-scène convenue, avec des comédiens, bons, certes, mais qui n’ont pas réussi à transfigurer l’oeuvre de Shakespeare…
La réalité est que les deux directeurs de ce Festival, depuis le début de leur mandat, subissent l’ire des uns et des autres, pour peut-être de plus mauvaises raisons que leur programmation : motifs politiques, comme le suggèrent René Solis et Gérard Lefort hier dans Libération ? Simple jalousie de prétendants écartés ? Péché de trop grande jeunesse, comme il leur en a été fait le reproche très idiot au début de leur missionnement ?…
Pour notre part, nous voyons dans cette nouvelle polémique, artificiellement gonflée, la volonté de certains d’exclure le couple de la direction de ce Festival, pour de bien plus obscures motivations que la santé de celui-ci, excellente au demeurant. Que leur reproche t-on exactement ? Un manquement supposé à leur mission, alors qu’ils l’ont remplie plutôt brillamment ? Une mauvaise gestion ? tout le monde sait que ce n’est pas le cas… La qualité de leur programmation ? elle est remarquable, car risquée et “couillue”… Le rayonnement de ce Festival dans le monde entier ? Celui-ci est indiscutable, et le couple Archambault-Baudriller a largement contribué à l’amplifier.
Que recèle de pas très clair cette mauvaise polémique ? Qui, quel groupe de pression se cache derrière cette controverse, et l’alimente sournoisement ? Quel lobby a intérêt à déstabiliser le couple de directeurs ? Quel jeu mène réellement une certaine presse, dont les papiers enflammés descendent systématiquement les contenus audacieux de ce festival ? Que pense réellement le Ministre, peu versé, il le dit lui même, dans le Théâtre, et peu au fait, visiblement de ses enjeux ? Quelle est sa position ? Autant de questions auxquelles il va bien falloir répondre un jour…
Pour notre part, nous pensons que le Festival d’Avignon est beau, particulièrement depuis le mandat de ses actuels directeurs. Chaque année nous apporte son lot de découvertes extraordinaires, de moments de grâce, une jubilation rare… Bien sûr, quelques ratés, quelques approximations peuvent décevoir. En ne tentant rien, certes, l’on risque peu de se planter. L’immobilisme, la nostalgie, la tiédeur n’ont jamais fait une programmation. Une vision, qui interroge le sens du monde, et le sens de l’art… C’est ce que nous demandons à ce Festival, que perdure cette manière forte de nous bousculer, de nous titiller, de nous questionner. Et c’est pourquoi nous soutenons pleinement l’idée d’un troisième mandat de ses programmateurs, pour que vive ce Festival, encore plus beau, et toujours à l’avant-poste de notre contemporanéité.
E.Z. ce 25 juillet
Out of Context, la Danse en sidération

Out of Context (for Pina). Les Ballets C de la B – Chorégraphie Alain Platel. Cour du Lycée Saint-Joseph. 22 h.
Hier soir, dans la cour du Lycée Saint Joseph, le vent s’était invité, et tentait une OPA sur l’oeuvre d’Alain Platel. Depuis les frondaisons du lycée, nous parvenaient ses grincements, onomatopées, borborygmes qui, s’additionnant à la Bande-son du spectacle naissant, se confondait avec lui, jouant la partition de Platel comme s’il l’eut pensée comme telle, et intégré cet éolien perturbateur dès le début à sa composition. Oeuvre classique par excellence, cette pièce, d’emblée, nous rappelle combien, et quoiqu’il s’en défende, Alain Platel est un chorégraphe. Entièrement nu, le plateau peu à peu prend ses marques : ce sont les corps des danseurs, des acteurs, les corps et uniquement ceux-là, qui viennent lentement habiter cet espace délavé, sans repère, si ce n’est le tas pathétique de leurs vêtements de travail, posé là comme un oubli, très rose, très brut, en fond de scène. Puis, lentement, le ballet -l’orchestre serions-nous tenté de dire- va se mettre en place, chacun des neuf danseurs prenant posément possession de l’agora. Dans nos oreilles, au-delà du vent qui s’immisce clandestinement, cette partition silencieuse, seulement ponctuée de barrissements, de vêlements, de dieu sait quoi exactement, des bruits animaux en tout cas, ou presque, on ne sait pas encore. Une bande-son dépouillée à l’extrême, sur laquelle le ballet va lentement glisser, qu’il va s’approprier en lousdé, sans que l’on s’en rende compte…
Grand moment que ce prélude, un opening très lent, comme un oratorio muet, qui nous renvoie à l’origine de cette création, alors que Platel était parti pour composer un Opéra, abandonné pour l’urgence de ce Out of Context, discret hommage à la chorégraphe Pina Bausch. Une oeuvre dansée, seulement, et uniquement cela. Dans le silence magnifique de la bande-son. Dans la crudité radicale de cette musique latente, sous-jacente, sur laquelle le ballet installe une aporie vertigineuse, avec toute la clarté, la précision, la superbe intelligence du signe, le corps fait signe. Un opening majestueux, dans lequel l’immersion se fait en douceur, sans heurt, presque à notre insu. Avec tout le répertoire formel, la science, la maîtrise et le brio d’un chorégraphe qui sait retenir ses effets, et travailler chaque séquence comme s’il s’agissait de la dernière. Comme si c’était ‘une question de vie ou de mort. A l’estomac, mais avec la tête. Et avec quelle évidence, quelle lumineuse perception du corps, quelle juste restitution… Une précision époustouflante, servie par des danseurs virtuoses.
Les danseurs. Parlons-en : son ballet est un monde. un ballet-Monde. Ses danseurs, les oiseaux migrateurs d’une seule fratrie. Un seul corps, éclaté, multiple, et pourtant solidaire. Jamais le terme corps-de-ballet n’aura été aussi juste, n’aura autant signifié cette agrégation, et ce lien inextinguible qui les meut comme un seul corps, justement. La virtuosité dont ils font montre est sans limite, semble t-il. Ensemble, profondément ensemble, ils parviennent à se jouer de l’espace d’un seul mouvement, d’un seul rythme, collé à la mécanique fluide de l’oeuvre. Jamais, à aucun moment, ne sent-on l’extrême fatigue des heures et des heures de travail sur le plancher, collectivement ou en solo, pour arriver à une telle expressivité, à une telle évidence.
Pourtant, le sujet même de Out of Context semblait une gageure : partir de ces langages corporels des exclus physiques de ce monde, celui des idiots congénitaux, des déficients, des autistes pour les décontextualiser, en créer une danse universelle, parfaitement lisible pour tous…
Inventer une danse-monde, heurtée, brisée, souffrante, pleine de ses empêchements et tellement nue. Exposer cette crudité même comme s’il s’agissait de la seule, l’ultime manière de danser le monde, de le révéler à sa terrible beauté. Sidération que cette gestuelle de la débilité, de la maladie, du handicap… petits riens, petites formes qui composent un langage d’une précision éblouissante. Platel a réussi là un tour de force, au sens plein du terme. Une révélation en coup de poing dans l’estomac, définitivement belle, et limpide.
Les quelques réserves concernant la fracture que représente le début de seconde partie, avec cette immixtion du tempo électro d’une danse plus illustrative, le coté décoratif de certains mouvements ou l’humour qu’il tente d’instiller dans son oeuvre afin d’en distancier, d’en adoucir le propos, ces quelques maladresses n’obèrent en rien la très grande force de cet Out Of Context magnifique, une oeuvre majeure, et un très grand moment de ce 64e Festival.
Marc Roudier
Big Bang / Philippe Quesne (en images)
Big Bang de Philippe Quesne, actuellement donné à 18 h. au Festival d’Avignon, photographié le 1er juillet dernier à Hamburg par Martin Arey Clo Callias Bey :
Pierre Guyotat, la puissance
Une lecture de Pierre Guyotat, donc, ce 20 juillet, dans la cour du Musée Calvet. D’emblée, l’homme qui s’asseoie, sans un mot, devant son public qui attend, fixe les yeux vers le ciel, vers le haut, alors que la modératrice présente ce qui va advenir, surprend par la puissance qui émane de lui. Une force inquiète, qui le statufie, lui confère cette présence habitée, palpable. Puis, la lecture commence. Et l’on découvre cette voix musicale, une basse intime, presque familière. Et le texte, superbe, qu’il va déployer plus d’une heure durant, sans interruption ou presque, plongé dans la masse liquide des mots qui cognent, ce “remugle”, qui revient si souvent dans ce bel extrait de son dernier opus, “Arrière-fond” (Gallimard 2010).
Et c’est dans cet arrière-fond, justement, que l’on retrouve toute la langue de Guyotat, qui fouille, creuse, la chair même du récit, en tire le substantifique sexe, roule les mots comme des vagues et les emmène très loin depuis leur obscurité jusqu’à la lumière, aveuglante. Un Guyotat qui est là dans une langue sage, apaisée, presque classique, mais dont le fond cogne de toute force la guangue des mots, lève la pâte du récit jusqu’à l’éclat noir qui éclabousse, explose, tansfigure. Une langue transfigurante. Un diamant noir.
Ce Guyotat là, pourtant éloigné de ce que l’on a aimé quand on l’a découvert, subjugé par Eden ou le Tombeau, ce Guyotat-là vous envoie sa chair de mots à la figure. Il happe son auditoire dans son récit, l’entraînant très loin dans le corps même de l’écriture, qui dit si superbement le corps, la souffrance du corps, qu’il emporte tout, ravage tout. Pénétrer cette langue brûlante qui fouille, triture, jusqu’à l’épuisement.
Superbe musicalité de cette langue explosive, en fusion, dont il extirpe le récit jusqu’à la lie, s’accompagnant de cette main qui fait des vagues, un roulis ou un battement d’ailes, qui en cadence l’expulsion. Comment alors résister devant ce flot, cette régurgitation qui submerge, hypnoptise ? Comment ne pas se faire emporter par une telle déferlante ? Un très rare moment de beauté brute que cette lecture en immersion totale.
Marc Roudier
La Casa de la Fuerza, un monument de douleur et de grâce
Autant le préciser tout de suite, Ce Casa de la Fuerza est un sacré morceau ! Cinq heures de représentation, deux entractes, trois changements de décor, une pléthore de comédiens, performeurs, musiciens, et même un haltérophile et une infirmière !… Angelica Liddell a vu grand, et le résultat est impressionnant. Au-delà de ce moment de bravoure, reste une oeuvre atypique, totalement ouverte, qui joue et se joue de l’épuisement jusqu’à la lie. Une performance, dans le véritable sens du terme, un objet théâtral hybride, monstrueux, qui nous emmène très loin dans l’expérience du vivant, jusqu’à ses frontières… La Mort, parlons-en, puisqu’elle est, par essence, le fil du pitch de la Casa : Ces femmes, travailleuses des usines de la ville-frontière de Ciudad Suarez, que l’on retrouve au petit matin torturées, violées, puis étranglées, après parfois même été prostituées de force, puis finalement enterrées comme des bêtes dans les faubourgs de la ville-mirage. De ce drame, Angelica Liddell tire un récit extrême, halluciné, dont les tableaux à eux-seuls constituent une expérience limite des corps, et du Monde. Les comédiens, mais peut-être le terme de performeurs leur sied-il mieux, poussent leur résistance au bout du bout du raisonnable, nous livrant une véritable expérience physique, que le public partage forcément, Angelica Liddell ne nous épargnant rien de cette performance absolue, qui joue sur la durée et sur la résistance du spectateur.
Esthétiquement souvent très proche de l’art contemporain, et de ses performeurs historiques -les actionnistes Viennois, Gutaï, le Body-art ou encore Sophie Calle- cette oeuvre puissante, dévastatrice, dit magnifiquement le temps, son écoulement majestueux dans une dramaturgie éclatée… Ainsi de cette scène de 25 minutes, magnifique, de la première partie, où il ne se passe quasiment rien, sinon quelques infimes chuchotements, quelques gestes minimalistes, le tout dans une pénombre assumée : ou comment éprouver avec les acteurs cette durée, jusqu’au bord de l’implosion… Etre, enfin, au coeur du sujet.
Les acteurs, justement. Réellement impressionnants d’investissement physique, de conviction, d’art oratoire… A commencer par la meneuse, Angelica Liddell herself, qui nous donne là un numéro exceptionnel de maîtrise et de force… Quelques faiblesses, cependant, viennent altérer la réelle beauté de cette oeuvre époustouflante. Certaines longueurs hors-propos, comme dans la 3e partie, le final, qui gagnerait à un peu plus de concision. Et quelques lourdeurs symboliques, dispensables… Mais l’oeuvre est d’une telle évidence, d’une telle majesté, que ce ne sont que là des broutilles…
Autres points fort : l’omniprésence de la musique, avec notamment le violoncelliste Pau de Nut, qui ciselle littéralement la pièce de ses volutes profondes ; un texte pointu, très engagé, très contemporain qui parfois pourrait évoquer Rodrigo Garcia, en tout cas le meilleur de l’écriture théâtrale… Et cette obsession des corps, dénudés, lavés, scarifiés… toujours en rupture : une virtuosité physique et un travail sur le dépassement de soi, sur l’accomplissement, jusqu’à épuisement total. Visuellement un très bel objet abouti, dont les références multiples à l’art, nourrissent la scénographie, minimale sans être minimaliste, en accomplissant le projet sans en détourner un iota. Il suffit de se souvenir de l’extraordinaire scène de l’ensevellissement, où des mètres cubes de charbon sont manipulés par les acteurs, qui effectuent dans cette seconde partie des prouesses d’engagement physique…
Du corps, Angelica Liddell dit qu’il engendre la vérité. C’est si vrai dans cette oeuvre impressionnante, toute en force et en douleur. Une oeuvre engagée, violente. Un joyau brut qui a brillé longtemps dans le ciel du Cloître des Carmes hier soir, ovationné debout par un public resté avec Angelica jusqu’au bout de la nuit, pour l’accompagner dans ce moment de grâce.
Marc Roudier
La Peau Dure, un Matignon magistral
Il est rarissime qu’une oeuvre, au théâtre, vous fasse ainsi le poing, à l’estomac. Cette Peau Dure est de celles-là, de cette trempe-là, de cette fulgurance. Le choix d’un texte dur, cruel, remarquablement écrit y est évidemment pour quelque chose. Raymond Guérin était de cette race d’écrivains qui ne plient pas, jamais. A l’instar d’un Céline, ou d’un Pierre Guyotat, aujourd’hui. Ces écrivains-là n’ont peur de rien. La même intransigeance, la même exigence les habitent. Ils portent très haut la littérature, ils la vénèrent, mais ne lui font pas de cadeaux. De la même façon, la vie, le public, la vie littéraire n’ont jamais fait de grâces à Raymond Guérin ; l’ont laissé pourrir dans sa province, sans jamais lui accorder le crédit auquel, lui plus que tout autre, avait droit. Ainsi va la vie, injuste, et la littérature…
Dans la Peau Dure, donc, trois femmes, trois soeurs, que la vie a exclues des joies simples, de l’amour, du bonheur. Trois soeurs si dissemblables, et pourtant tellement identiques, que la même histoire, inlassablement, entâme et use jusqu’aux os. Trois résistantes, femmes debout, malgré tout, envers et contre tous. La comédienne Sophie Vaude, que l’on avait déjà remarquée dans le Tour d’Ecrou ou, dernièrement, dans le Swann monté par le même Jean-François Matignon au Théâtre des Halles, les incarne tour à tour superbement. Elle y distille son art du théâtre avec une grâce rare. Un instinct de comédienne née, que le travail, exigeant, et l’intelligence du rôle nourrissent et régénèrent. Avec cette fragilité mâtinée d’une paradoxale assurance, qui accomplit là une merveille d’équilibre et de force. Une pure leçon de théâtre.
Si le miracle existe, c’est bien évidemment à la mise-en-scène virtuose de Jean-François Matignon qu’il le doit. De cet objet nu, minimaliste, de cette pièce élémentaire dans sa crudité même, le metteur-en-scène a tiré une oeuvre polysémique d’une très belle fluidité. Le dispositif en appartement lui sied impeccablement. Une évidence, que de jouer cette oeuvre dans la succession de salles et du jardin d’un appartement délabré, à l’esthétique parfaitement raccord au texte. Une scénographie pré-existante, en amont de l’oeuvre, qui s’impose, et ainsi la révèle, magnifiquement. Et c’est bien d’ailleurs de révélation qu’il s’agit. Les trois soeurs qui se mettent à jour, dans la lumière de leur obscurité, apparaîssent au monde, au sens biblique du terme. Ainsi, ces trois femmes, l’oeuvre et son écrin ne font plus qu’un. Une triple révélation donc, que grandit celle d’une comédienne hors-pair.
Quant à la direction d’acteur, Matignon montre là une maîtrise absolue. Que de beauté dans ces micro-riens d’un geste, d’une miette. Ainsi de la première partie, où Clara, d’un mouvement infinitésimal, porte à sa bouche de minuscules nourritures, qu’elle rumine obsessionnellement, comme une petite souris dans son trou. Ou à la cuisine, lorsque Jacquotte replie ses pauvres torchons, avec l’assurance et la résignation de celle qui a appris toute sa vie, durement, à le faire. Merveille que cette petite mécanique du jeu… Une direction précise et rigoureuse qui transfigure le presque rien de ces vies transparentes et brisées. Qui leur confère une épaisseur, une vibration inédites. Et que dire de ces lumières, qui font souvent la pâte de Matignon, cet éclairage à minima, sans effet, pourtant remarquablement efficace et, ici, régi à vue par la comédienne…
Un travail magistral, que l’intelligence du théâtre sous-tend de bout en bout, où l’émotion, que Sophie Vaude sait si bien porter, affleure en permanence. Un cri élégant et rare dans la nuit du théâtre.
Marc Roudier
Festival d’Avignon : le Grand Soir
On y est. Le Festival ouvre ses portes. Et pas avec n’importe qui : Christoph Marthaler est l’un des metteurs en scène les plus importants de notre époque. Cette année non plus, le Festival n’a pas joué la facilité, ni la démagogie. Cette année encore, le Festival d’Avignon ne cultivera pas le populisme degré zéro de la Culture made in “populairement correct”. Et c’est tant mieux. Gageons que certains lui reprocheront son “manque” de répertoire de Théâââtre, bref ce que les esprits chagrins, obtus et rétrogades reprochent habituellement à une programmation qui les dérange. Parce qu’elle les fait vaciller et que l’époque n’est pas, en effet, à la mise-à-plat de nos fondements. A la titubation. Pourtant… Quoi de plus beau, de plus VIVANT que la vacillation ? Demandez à Rimbaud, à Artaud, à Julian Beck, ce qu’ils en pensent, depuis leur forteresse céleste ? Non, Ceux-là, les chagrins, les aigris, les obturés au Monde, ceux-là ne tituberont jamais. Ils n’en ont ni l’envie, ni la trempe. Laissons-les hurler avec les chiens. Blablabla… Papperlapapp… Ils sont, finalement, les vrais laissés-pour-compte du Monde, de la Vie ; ils sont les hépathiques de l’Art, les mutilés de l’émotion. Il ne leur reste qu’à se réfugier chez Jean-Claude Drouot ou aller savourer les dernières merveilles de la programmation de J.L. Benoît à la Criée…
Le Festival d’Avignon se doit de montrer l’exemple. Sinon, qui le ferait ? Qui, quelle manifestation d’envergure aurait les moyens, le courage, les moyens du courage de montrer cette Création Contemporaine, dans la meilleure acception du terme ? Quel Festival de Théâtre peut se permettre de programmer autant de Danse, de Poésie, de Performance ? Rendons grâce à ses deux directeurs artistiques de le faire, sans ostentation mais sans tiédeur, sans orgueil mais avec panache… Agrégeons-nous à Michelangelo Pistoletto pour affirmer : la contemporanéité : une distance sans délai…
Donc, le programme. Parlons-en, du programme. Voici le lieu où tout se joue. Voilà l’endroit où le jeté de dés sur le plancher brut de la Cour d’Honneur évidemment jamais n’abolira le hasard… Ce programme est une construction lente et signifiante. Chaque chose a sa place. Chaque entrée a son sens. Pour sa part, Le Bruit du Off y voit une multitude, un Univers. Un hâvre de liberté et de beauté que chacun peut avoir envie d’habiter. Le temps d’un Festival ou d’une vie. En tout cas, un parti-pris auquel nous adhérons pleinement, qui est l’affirmation engagée d’une esthétique, d’un rapport au monde. D’une Politique, au sens noble du terme. Et que nous partageons entièrement. C’est faire honneur à ses fondamentaux, à son créateur, à son histoire que de placer le Festival d’Avignon sous de tels hauts auspices.
Cette année, nous y verrons beaucoup de danse, donc, et c’est tant mieux : Quoi de meilleur qu’Anne Teresa de Keersmaeker, Alain Platel… pour signifier la force singulière du corps, de notre corps, individuel, sociétal, mortifié dans un système asynchrone, désorbité, qui court, qui vole à la dislocation ? … De même, quoi de plus Juste que la réification de la langue pour dire la dérilection des corps et la Planète Affolée ? Quoi de plus introspectif que ces plongées dans l’abîme sublime de la Poésie que nous font partager Olivier Cadiot, Angèlica Liddell, Massimo Furlan ?
Voilà. Nous y sommes. Faisons honneur aux poètes qui ont su faire de ce Festival une page indéfectible de l’Histoire des hommes. Ceux qui ont imaginé ce grand vaisseau comme un rempart délicieux à la tumultueuse Tempête, aux ténèbres hurlantes et au déferlement formidable du monde. Et qui n’ont pas plié. Avec eux, pour eux, ne plions pas.
Marc Roudier ce 7 juillet.
. Une petite première présélection dans le OFF, comme ça, à vue de nez… et de programme :
- Aux Hivernales, La stratégie de l’échec (Cie 2 temps 3 mouvements), Espaçao Contratempo (Kubilai Khan Investigations), Entre Deux (Cie stylistik)… Au Grenier à Sel : Les petites choses (Cie Bagamoyo), Nature morte dans un fossé (Addition Théâtre)... A l’Entrepôt, pas mal de choses : Gertrude-le Cri (cie Corbeau Blanc), after Hamlet, Oléanna (Cie l’eau qui dort), peut-être, et la Répartition des Mouches (Cie Mises en Scène)… au Théâtre des Doms : 3 Vieilles, d’après Jodorowsky (Cie Point Zero)… à la Caserne des Pompiers : Le Bouc, d’àprès Fassbinder (la comédie de Reims) et une rencontre avec Olivier Cadiot le 19 juillet… au Théâtre des Halles, toujours beaucoup de spectacles à ne pas manquer, à commencer par les deux pièces d’Alain Timar, Rhinocéros et Simples Mortels (cf article), Les 7 jours de Simon Labrosse (Aberratio Mertalis), Montaigne, Shakespeare, mon pote et moi de et par Philippe Avron, et Les Combats d’une reine (Cie Le Poche Genève), d’après Grisélidis Real… A la Manufacture, plein de bonnes choses : Hiroshima Mon Amour (Adesso e Sempre), Mémoire de Papillon (Cie La Grave), 8760 heures (Théâtre à cru), et King Kong Théorie, d’après V. Despentes, (Les Piétons de la place des fêtes)… A la Condition des soies : une compagnie coréenne, le Riverbed Theatre, pour son Riz au Lait… Au Petit Louvre, Macbett par les Dramaticules… Chez Benedetto/Théâtre des Carmes : L’asticot de Shakespeare (La Comédie Nouvelle), mis-en-scène par Philippe Caubère et des soirées poésie autour de l’oeuvre de Benedetto : Urgent Crier avec notamment Caubère en solo… Au Chêne Noir, peut-être le Jérome Savary, Paris Frou-Frou, si vous aimez ça… et en tout cas la famille Mesguich dans Agatha, et enfin le Casanova du Balkanstage Arcadia, en Bulgare sous-titré… Au Balcon, la dernière créa du patron des lieux, Serge Barbuscia : J’ai Soif... à la Fabrik Théâtre, La Rumeur ou les possédées de Loudun (Le Kronope)… Au Chien qui fume, Erendira (Cie Premier Acte) et Les Défaites du mariage (d’après Tchekhov) par la Cie Premier Acte… Au Théâtre de l’Oulle, Dracula (Cie du Voodoo) et Luis de La Carrasca (Flamenco)… à La Luna : L’Apprentissage (Lagarce) par Les Déchargeurs…
Enfin, ne ratez pas l’expo Barcelo au Palais des Papes et à la Collection Lambert, ni l’expo Georges Rousse à la Chapelle St Charles…
Bon, ça y est !!! La ville est tapissée de cadavres d’arbres en pleine croissance et j’ai enfin mon Programme du Off entre les mains (que j’ai dû aller me procurer, faute d’en trouver ailleurs, à l’Office du tourisme…). Je reste pantois devant cette avalanche de mauvais goût, qui s’expose au fil des rues sans vergogne : les programmations les plus stupides, vaines, dangereuses pour l’image du Théâtre s’étalent sans pudeur. Et AFC, une fois encore, cautionne cette diarrhée de solos débiles, d’humour à la Bigard, de “comédies” lourdingues qui font le miel des beaufs en goguette dans le midi… et qui ont l’impression, en courant voir de telles inepties, qu’ils “vont” au Théâââtre… “Faites l’amour avec un belge”, “Couscous aux lardons”, “Un gars, deux garces”… La liste est longue de ces fonds de chiottes que certains programmateurs nous vendent comme de la culture.
Mais passons, tant que AFC et son illustre président (professionnel du théâtre reconnu de toute la profession, véritable célèbrité, n’est-ce pas ?) n’auront pas le courage de couper court à cette pseudo utopie soixante-huitarde qui consiste à accepter TOUT sous prétexte de Liberté, les choses, hélas, ne s’amélioreront pas.
Le Festival d’Avignon, le Off lui-même, les Compagnies qui font un vrai travail de recherche, les spectateurs, tout le Théâtre… souffrent de ce préjudice quotidien infligé à l’honneur d’une profession, à notre intelligence.
L’immense Laurent Terzieff qui nous a quittés avant-hier détesterait cet affichage monstrueux, lui l’Homme de Théâtre -et de quel Théâtre !- par excellence… Nous sommes tous tristes avec lui. Mais lui, désormais, s’en fiche. Il est bien au-dessus de tout cela, de ce cloaque nauséabond.
La volonté des premiers créateurs du Off, en 67/68, était de se libérer de tous les diktats de la Culture officielle et bien pensante de l’époque. C’était non seulement légitime, mais nécessaire. Aujourd’hui, qui nous fera croire que cet étalage de connerie au niveau du slip contribue à l’émancipation du Théâtre ? Qui osera maintenir qu’une telle débauche de stupidité sert le Théâtre et la culture en général ? C’est exactement le contraire, la profession est en train de se tirer une balle dans le pied en tolérant ce type de programmateurs et de spectacles qui nuisent gravement à la santé de tous…
Enfin, de quelle légitimité disposent un Greg Germain et toute son équipe pour décider de ce qui doit faire le Off ou de ce qui ne le doit pas ? Il me semble que le précédent président d’AFC, André Benedetto, lui, possédait ce minimum de reconnaissance du milieu culturel comme homme de théâtre, trublion engagé, agitateur pour prétendre exercer une quelconque direction théorique et artistique à ce Off. Il ne l’a pas fait, car il croyait en un certain libertarisme, à une certaine idée du Théâtre (au moins défendait-il des idées, lui). Mais c’était un homme d’une autre époque, et celle-ci est bien révolue.
Les dernières années de sa vie ont sans doute été bien tristes. Dépassé par des appétits de pouvoir qui agrégeaient tous les gagne-petits de la profession autour de lui, instrumentalisé par deux ou trois sans-scrupules désireux d’accéder au “sommet” et à la reconnaissance professionnelle par tous les moyens, autres que leur propre talent théâtral désespérément aux abonnés absents, André Benedetto a laissé un héritage empoisonné, qu’une cohorte de vautours se dépèche de liquider.
Voilà, la mariée n’est pas si belle que cela, derrière ses atours affriolants, qui en font encore, et c’est tant mieux, rêver plus d’un…
Il nous reste, pauvres spectateurs, à dépiauter cet énorme pudding un peu ranci, pour en délivrer les pépites… Et elles existent !
Alors, ne soyons pas chagrin, que la Fête soit belle. Et elle le sera !
Eléonor Zastavia ce 5 juillet 2010.
.SIMPLES MORTELS / ALAIN TIMAR / THEATRE DES HALLES
En avant-première au Théâtre des Halles, la création 2010 d’Alain Timar.
Adapté d’un roman de Philippe de la Genardière, Simples Mortels la nouvelle création d’Alain Timar aux Halles dresse un portrait à chaud de notre monde contemporain, de l’absurdité du mouvement irrépressible qui l’entraîne dans une fuite éperdue. Situant son action dans le tournant des années 90/2000 jusqu’à l’avènement du 11 septembre, cette œuvre nous interroge directement. En confrontant l’histoire très récente, celle qui nous est contemporaine, à la mesure que nous prenons d’un monde qui s’affole comme une horloge déréglée, la pièce est un palimpseste sans cesse renouvelé, un mur sur lequel s’écrit et s’efface en temps réel notre propre histoire de simple mortel déboussolé et autiste.
Car que comprenons-nous réellement de ce qui nous agite et nous dérègle? Quoi, de la mise-à-bas du Mur de Berlin à l’effondrement des tours jumelles, nous permet de relier ce dérèglement affolé de la planète, à nos vies semble t-il passives devant un tel chaos inintelligible ? De cette matière palpitante, quasi-charnelle, Alain Timar a tiré une pièce lunatique, un rêve cru qui nous est cruel.
La scénographie, magistrale, comme souvent chez le metteur-en-scène, sert parfaitement ce ballet halluciné où les voix off contrepointent le travail remarquable des comédiens. La musique de Bruckner participe de cette ambiance lourde, épaisse, annonciatrice de catastrophe. Comme à son habitude, Alain Timar dirige vraiment, sa direction d’acteurs est précise mais fluide, un travail rigoureux, quasi-musical, qui n’entrave en rien l’émotion qui affleure ça et là. Le texte, écrit par et pour la voix, est un lien puissant qui relie et connecte ce mouvement ad libitum des acteurs, des tableaux et des effets qui tisse un chantier « in progress » , comme une vague hallucinatoire. Une incantation à notre modernité disparue…
M.R. / 30 Juin 2010
.Ce 1er juillet, une info : Le Ministre réfléchit à la possibilité de refonder les statuts du Festival d’Avignon afin de pouvoir reconduire légalement ses deux directeurs, sinon promis au remplacement pour cause d’empèchement statutaire … (Marie-Jo, elle, y serait opposée…)
. Olivier Cadiot est un grand poète, il produit deux spectacles pour cette édition, et c’est réellement une occasion à ne pas rater
. Ne pas rater la lecture de Pierre Guyotat himself le 20 juillet… Un must, et une rareté
.Festival d’Avignon, petite pré-sélection entre amis :Bon cru 2010, et pas mal de trucs vraiment immanquables : Paperlapapp de Christoph Marthaler, dans la cour d’honneur, une expérience novatrice menée avec la scénographe Anna Viebrock… Le toujours excellent Guy Cassiers, qui se coltine "L’homme sans qualité”, à l’opéra-théâtre… L’extravagante chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker pour une nouvelle créa “en attendant” au cloître des Célestins… La performeuse madrilène bargissime Angèlica Liddell …











