Publié par : eleonorzastavia | 6 mai 2010

Julien Blaine / L’adieu aux armes

Julien Blaine / l’adieu aux armes

 

Le poète Julien Blaine a fait ses adieux à la perfermance en 2004 : après quarante et quelques années à courir le monde, à se produire ici ou là avec son verbe haut et son geste fier, à ensemencer la poésie de sa virulence élémentaire et à réinventer sans cesse ce que désormais l’on nomme performance poétique, l’artiste se retire, pas suffisamment tôt cependant pour n’avoir engrossé de sa lumineuse semence le ventre dur de la poésie.

 
Il le dit lui-même quelque part : “Désormais, mon corps n’est plus à la mesure de mon ambition…”. Ce serait oublier un peu vite comment et à quel point la bête Blaine s’est donnée sans compter, partout et depuis toujours où poésie se devait d’être, c’est à dire partout, absolument. Depuis sa première perf avec les éléphants du cirque Franchi en 1962, en passant par “ l’appel au linge”, risible transgression du drapé tragique ou de l’allégorie classique, jusque à celle-là “la poésie est morte” en 2002, un rien métaphorique, où le poète dansera le tango avec de délicieuses carcasses d’animaux morts. Cadavres, quand tu nous tiens…

Déjà, en 1983, lorsque Blaine se jette et dévale les centaines de marches de l’escalier de la gare Saint-Charles à Marseille pour sa performance intitulée “chute”, le poète définit-il ce qui est et va être à l’œuvre dans toute sa poésie : l’obsession mortifère et tout à la fois absolument vivifiante de la chute et de la transgression : transgression de sa propre inertie corporelle et transgression des mots, en un mot transfiguration ou, mieux, transmutation, au sens alchimique du terme. Car la poésie pour lui bien comprise comme étant absolument partout ici et là, dedans et dehors, dans le verbe comme dans le geste, la poésie déjà se suffit à sa propre existence : elle est, tout simplement. Une absolue évidence.

Mais le Blaine de cela ne doit pas nous faire oublier le Blaine de ceci : un activisme forcené qui le conduit, de livres en revues, d’actions en événements, d’expositions en chantiers politiques, à s’exprimer partout où il s’en sent le devoir, c’est à dire, une fois de plus, partout. L’homme est un boulimique du sens. Il s’en mets, du sens, jusqu’aux babines, s’en pourlèche les lèvres, en engloutit des litres. L’homme Blaine est un insatiable et un insatisfait chronique car le poète total qui l’habite n’a de cesse de l’aiguillonner, lui rappelant sans relâche l’impérieuse nécessité de dire, d’hurler, de vociférer, de crier au monde et au delà la poésie dans son élémentaire omnipotence. L’énergie cosmique du chaman Blaine rencontre la turbulence des étoiles, le grand chaos universel est sa révolution quotidienne.

Désormais donc, le sorcier s’éclipse. En tout cas, il le dit lui-même, va t-il discrètement se planquer dans les “résidus”, livres, disques, films et “autres traces ordurières”. On verra bien, Julien, si tu t’y tiens… En tout cas, ne ratons pas sa “fin de chantier”, d’octobre 2004 à Strasbourg, à février 2005 à la Réunion. De toutes façons, cette retraite-là n’en est pas une, on le sait, ou alors faut-il l’entendre comme celles qu’effectuent nos grands mystiques. Sacré Julien Blaine !

 

Derniers ouvrages publiés, entre autres, aux éditions al Dante.


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