MACBA : Un vaisseau de l’art au cœur de Barcelone
Un très beau geste architectural au cœur du Raval, ce quartier jadis “malfamé” de Barcelone, voilà le MACBA, un Musée d’Art contemporain posé au centre de la ville, à deux pas des universités et des Ramblas. C’est aussi cela, dynamiser une ville : permettre à sa population un accès immédiat à ce qui se fait de mieux en matière culturelle, et accompagner ce désir fort et indispensable d’un bâtiment emblématique, une véritable audace respectueuse de la spécificité d’un quartier.
Le Raval, dans le prolongement du Barrio Chino, jadis quartier à putes et à dealers s’est ainsi offert une masse blanche impressionnante, l’écrin juste de l’architecte Richard Meïer. Ce qui séduit d’emblée, c’est la parfaite proportion du bâti et son intégration absolue dans le tissu du vieux Barcelone. Une esplanade épurée le dessert. A l’intérieur, véritable puits à lumière, le Musée réussit le pari d’intégrer ses contraintes musicographiques à l’espace d’une promenade maritime, de ponts et de passerelles, qui ne sont pas sans évoquer le système du Guggenheim de New York. Cette promenade est au cœur du bâti, elle en articule toutes les dessertes, distribue les salles d’exposition, active une circulation autonome et volontariste. En écho bien entendu au paseo des Ramblas, situées à quelques ruelles de là. Un paquebot pour l’art contemporain, dont la clarté et l’évidence vivifient tout le quartier.
Dans ce vaisseau lumineux et aérien, à l’architecture sobre, fonctionnelle et sans frime, les circulations prennent le pas sur le statisme habituellement dévolu à l’objet musée. Ici tout est fluide, les passerelles de dalles de verre permettent au regard voyeur de deviner par le dessous les déambulations des arpenteurs. Tout est d’ombres et de lumière, de silhouettes, de découpes, d’éclats, sous l’immense vitrage de la façade donnant en plein sur la ville qui bruisse. Pari réussi donc, au service d’expositions de grande qualité, à commencer par le fonds permanent du Musée qui regorge de Pollock, Motherwell, De Kooning, Bram Van Velde (impressionnante accumulation pour cet artiste si peu prolifique)… et autres ténors de l’abstraction moderne. Collection un peu disparate, au demeurant, mais dont certaines pièces étonantes justifient à elles seules la visite : ainsi ce court métrage de Pasolini, dont la projection en continu (et sous-titrée en Français !) occupe une des salles du bas. Version déglinguée de l’Othello, 28 minutes de bonheur pur montrent ces acteurs mi-Comédia della’Arte mi-Guignol napolitain en pur délire métaphysique, un onirisme déjanté et parfaitement pasolinien pour ce petit chef d’oeuvre de revisite du génial dramaturge. Une farce raffinée, dont on ne peut que constater la pertinente contemporanéité.
Bien sûr, l’art Catalan est très représenté, à commencer par les gloires barcelonaises que sont Esther Ferrer, la poétesse-performeuse indispensable, et le grand poète lettriste et élémentaire qu’est Joan Brossa. Quelques sculpteurs et peintres des 80 et 90 sont là aussi qui ponctuent la visite de leur présence catalane si caractéristique. Toutefois, on se passerait volontiers des marronniers de la peinture barcelonaise. Trop de Tapies, Miro (même si c’est beau), Picasso et autres suiveurs dont on subit partout en ville les œuvres et leurs repros jusqu’à l’écœurement. Une mention toutefois pour de superbes Antonio Serra, l’autre grand peintre de Barcelone. De même, l’alignement indigeste des abstraits français de l’Ecole de Paris et leurs pauvres épigones est parfaitement dispensable. Qu’on les oublie et les remise dans les réserves une bonne fois pour toutes ! En revanche, bravo pour quelques Allemands incontournables, et surtout les Américains dont un superbe Rothko et des Kline et Motherwell de toute beauté. Mais, là aussi, qu’on cesse de les encadrer d’aluminium doré, ou de les encadrer tout court, d’ailleurs !
Il y a au MACBA, des expositions temporaires, et celles-ci, très courues par les Barcelonais, sont souvent remarquables. En ce début d’année, une expo monographique de Joan Jonas et un group-show intitulé sobrement Be Bomb ont drainé un flux considérable de visiteurs. Première rétrospective en Espagne de Joan Jonas (NYC 1936), cette monographie présentait les œuvres filmées et performatives de l’artiste. Un univers étrange, décalé, foisonnant de sens, que l’immersion dans ce bain proliférant de sons et d’images en fluidité complexe et constante répercutait émotionnellement. Difficile à appréhender conceptuellement, cette œuvre ne se laisse guère happer au premier contact. Mais une fascination irradiante sidère le pauvre spectateur, avalé dans cette avalanche de sensations et de formes qui le nouent à quelque chose de fondamental, presque une autre naissance. De nombreuses occurrences de la féminité suggérée, beaucoup d’animalité, paradoxalement, alimentent cette doxa technologique qui sait être hypersensible et sensuelle. Une très belle expérience, qu’il eût fallu réitérer pour s’en pénétrer pleinement, sans jamais se lasser.
L’autre grand moment était bien sûr Be-Bomb, manifeste artistique plongeant sa démarche dans le dialogue fécond qu’entretiennent ou que peuvent entretenir l’art et la guerre. En période de crise, des artistes ont contribué, à leur façon, d’irriguer le débat. Documentaire, l’expo en délivre une approche multiple, mêlant œuvres et documents sans que parfois la frontière soit clairement lisible. Ainsi ce captivant film d’une explosion nucléaire à Bikini, où tout, de la mer, du silence, du champignon qui se forme lentement concourt à une fascination exemplaire, une œuvre d’art total, étrange dans sa réalité surréelle. Ou comment le Mal devient le passeur du Beau. Terrifiant et obsédant.
Le MACBA prouve son indispensable talent d’attraction et sa formidable capacité à rassembler autour de l’art et de ses interrogations toute une population curieuse et sensible aux transformations du monde. Un atout majeur pour une ville rayonnante comme l’est Barcelone, et qui devrait servir d’exemple à bien d’autres métropoles en Méditerranée. Belle leçon de citoyenneté, au service de l’art, pour le bénéfice de tous.
M.R 2007 (in Artsud magazine)
contact : www.macba.es

